QUESTIONS RÉPONSES À JEAN SÉBASTIEN GUITTON

5 Fév, 2019 | Actualité, Articles Caro | 0 commentaires

Le lièvre d’Europe est une espèce de petit gibier sédentaire importante aux yeux des chasseurs vendéens et elle tient une place importante dans le tableau de chasse départemental. Depuis plusieurs années maintenant, malgré les efforts de gestion consentis par la Fédération et les responsables de territoires de chasse, les populations de lièvres n’ont cessé de chuter pour atteindre aujourd’hui un niveau très bas proche de celui avant la mise en place généralisée du plan de chasse en 2004. Face à ce constat, face aux interrogations légitimes que tous les chasseurs se posent, face à l’enjeu que revêt cette espèce dans le paysage cynégétique vendéen, nous allons donner la parole à Jean Sébastien GUITTON (JSG), chef d’équipe lièvre d’Europe au sein de l’Unité Petite Faune Sédentaire de la Direction de la Recherche et de l’Expertise de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS).

La rédaction : Bonjour Jean Sébastien GUITTON. Est-ce que vous pourriez vous présenter et nous présenter votre équipe de recherche au sein de l’ONCFS (nombre de personnes, organisation…) ?

JSG : J’ai une formation de vétérinaire et de chercheur et je suis responsable des études menées sur le Lièvre d’Europe par l’ONCFS. L’équipe comprend un autre ingénieur de recherche basé à Nantes, comme moi, et un technicien supérieur basé à Clermont-Ferrand, qui est l’administrateur national du Réseau Lièvre. Un ingénieur de recherche et un technicien qui travaillent sur le Lapin contribuent également à temps partiel à nos travaux. Enfin, un étudiant en thèse devrait nous rejoindre pour 3 ans à partir de l’automne 2019.

La rédaction : Quels sont aujourd’hui les axes de recherche de l’ONCFS sur le lièvre d’Europe : biologie, gestion… ?

JSG : L’objectif principal de nos recherches actuelles concerne le faible renouvellement des populations observé depuis 10-15 ans dans de nombreux territoires. Nous cherchons à décrire et comprendre ce phénomène et ses conséquences pour les populations. Car pour agir efficacement, il faut comprendre. Or, les facteurs en cause semblent multiples. Nous avons aussi un programme centré sur les maladies et un autre centré sur l’impact du machinisme agricole.

La rédaction : Nous sommes confrontés depuis plusieurs années à une baisse significative des effectifs de lièvre d’Europe, pouvez-vous nous expliquer simplement quels sont les paramètres qui agissent sur le taux de reproduction et de survie chez cette espèce ?

JSG : Les travaux menés jusqu’à présent soulignent l’importance de la survie des jeunes levrauts dans l’évolution des populations. Cette survie dépend de la pression de prédation comme nous l’avons montré dans une étude menée dans l’Aube, elle dépend des conditions météorologiques comme l’a illustré par exemple le printemps très pluvieux de 2016 dans de nombreux départements, elle dépend du machinisme agricole ou encore des maladies. Beaucoup de ces facteurs ont évolué dans le temps et sont plus ou moins forts en fonction de l’habitat et notamment en fonction de la disponibilité d’un couvert végétal en toute saison.

La rédaction : Preuve à l’appui (constats de terrain…), nous constatons chaque année, une reproduction bonne à très bonne voire excellente avec de nombreux jeunes en fin de printemps (mai, juin…) mais une disparition pour le moment inexpliquée courant de l’été avec une accentuation du phénomène dans les zones de bocage. Auriez-vous des élèments techniques et scientifiques pour l’expliquer ?

JSG : En raison de ce type d’observations dans différents types de milieux, pas seulement dans le bocage, nous avons engagé en 2016 une étude de survie estivale des jeunes lièvres dans l’Oise et dans la Somme en les équipant de colliers GPS. L’étude n’est pas terminée mais les premiers résultats ne mettent pas en évidence une mortalité particulièrement importante en été. En revanche, ils confirment bien que les lièvres sont obligés de changer leurs habitudes diurnes et nocturnes au cours de cette saison, au rythme des changements de végétation liés aux récoltes.
La rédaction : Nous suspectons les maladies avec l’émergence de variant commun avec le lapin de garenne (RHVD2) mais aussi un effet milieu. Qu’en pensez-vous ?

JSG : Pour le moment, nous ne savons pas bien quel est l’impact réel de ce nouveau variant RHDV2 que nous avons mis en évidence à la fois sur le Lapin et sur le Lièvre. Mais comme on sait qu’il touche des lapereaux plus jeunes que le virus d’origine, il est possible qu’il ait aussi un impact sur les jeunes levrauts. C’est une piste que nous explorons. Concernant le milieu, il est clair que les grands espaces ouverts et céréaliers sont plus favorables au lièvre que les milieux herbagers. Ce que nous cherchons à savoir aujourd’hui, en analysant des suivis sur le long terme ou grâce aux données du Réseau Lièvre, c’est si les difficultés démographiques sont les mêmes dans les différents habitats.

La rédaction : Dans le même temps, les effectifs de renard roux n’ont cessé de s’accroitre pour atteindre des niveaux records pour notre département. Pensez-vous que ce prédateur puisse avoir une incidence significative sur nos populations de lièvre d’Europe ?

JSG : Nous avons montré que le succès de reproduction du lièvre s’améliore lorsqu’on diminue l’abondance du renard, et une partie des difficultés rencontrées peut donc être liée à une augmentation des effectifs de prédateurs. Cependant, nous avons aussi montré que même avec des variations assez importantes du renard, les gains en terme de croissance des populations de lièvres restent très mesurés, voire nuls. Nous craignons donc que l’essentiel des difficultés de l’espèce ne soit pas principalement lié à l’évolution du renard, même si elle a probablement un effet dans beaucoup de situations.

La rédaction : Nous vous laissons le mot de la fin. Merci encore pour votre contribution.

JSG : Le Lièvre est une espèce emblématique de nos campagnes. Certaines populations se maintiennent bien ou augmentent. Mais c’est vrai, dans beaucoup de territoires, on voit que la stabilité des populations depuis 10 ou 15 ans n’a été possible que parce que les chasseurs ont été attentifs à l’espèce et ont su réduire leur prélèvement face aux difficultés rencontrées. Nous espérons mieux les comprendre grâce aux travaux que nous menons.